Sécurité alimentaire VS Bruno Lemaire

Cette semaine le groupe canadien « Couche tard » s’est porté acquéreur de Carrefour mais le ministre de l’économie Bruno Lemaire s’y est opposé :
«Carrefour est un chaînon essentiel de la souveraineté et la sécurité alimentaire des Français, qui est en jeu dans cette opération, a souligné Bruno Le Maire sur France 5. Le jour où vous allez chez Carrefour et qu’il n’y a plus de pâtes, plus de riz, plus de biens essentiels, vous faites comment? Je ne suis a priori pas favorable à l’idée que carrefour se fasse racheter par un groupe étranger.»
C’est mignon.  En quoi le fait d’être racheté par un groupe canadien présente t’il un risque de ne plus trouver de riz chez Carrefour ? Y aurait-il un agenda québécois caché pour détruire la France ? Ne serait-ce pas nous prendre pour des imbéciles que de chercher à nous faire peur avec un argument renvoyant au loup dans la forêt ? Autant on peut brandir cette menace « attention, Carrefour veut s’installer dans notre ville, c’est la mort du petit commerce », autant une pénurie chez Carrefour quel qu’en soit demain l’actionnaire principal est aussi peu crédible que de penser que Lemaire est téléguidé par Bernard Arnault, premier actionnaire de Carrefour, que cette opération défriserait. Bon. Mauvais exemple. Ce n’est pas comme si Bernard Arnault était ami avec Macron. Comme si le ministère de l’économie était intervenu pour l’aider dans son rachat de Tiffany aux Etats-Unis…
Ce qui est mignon aussi c’est qu’aucun journaliste ne lui demande d’étayer sa position. Il lâche un truc énorme de nature à engendrer un conflit diplomatique, comme si c’était une évidence et les journaux Meanstream relaient sans mise en perspective, moutons du pouvoir, s’étonnant après de leur mauvaise image dans la population. En février 2020 le français Alstom (enfin ce qu’il en reste après la vente par Macron de la branche énergie à Général Electric qui constitue un véritable scandale d’Etat) a racheté la branche ferroviaire du canadien Bombardier. Nous n’avons pas entendu Lemaire s’en offusquer, nous faire peur sur un éventuel déraillement, pas plus d’ailleurs que les canadiens. En même temps cette branche de Bombardier était déficitaire, donc les canadiens étaient plutôt satisfait de trouver un repreneur… Mais Carrefour aussi est déficitaire ! Du coup on devrait être content qu’un gogo reprenne le groupe qui perd de l’argent, non ? Comme Auchan et Casino sont aussi déficitaires, ils ne pourront sauver Carrefour et quand bien même on pousserait un champion franco-français il faudrait fermer des magasins et restructurer pour passer sous les fourches caudines européennes des lois sur la concurrence. Il n’y aurait aucune création de valeur, juste des licenciements et une bonne opération pour les actionnaires. Un ministre de la France ne pourrait accepter une solution induisant chômage et précarité. En dissuadant un repreneur dont le dossier montre pourtant une synergie évidente avec Carrefour, ne risque-t’il pas de pousser ce dernier dans les bras d’un géant du net type Amazon qui a déjà montré son intérêt pour la distribution (et qui se contrefiche comme d’une guigne de l’avis de Lemaire) ?
Cet argument d’autonomie alimentaire souffre d’autres maux. Quand Carrefour a racheté à tour de bras des groupes étrangers pour s’implanter partout, on n’a pas entendu le ministre dire que ça posait un problème pour l’autonomie dans ces pays, ni s’alarmer d’opérations trop importantes pouvant mettre en danger la pérennité du champion et détruire des emplois en France. Ce n’est pas comme s’il était aussi ministre du Travail…
Quand Holcim le suisse a racheté Lafarge qu’a t’il dit ? Pourtant on a perdu un champion français du ciment autrement plus stratégique qu’un groupe prédateur de grande distribution au modèle dépassé.  Quand les chantiers de l’Atlantique sont rachetés par des italiens ? Les exemples sont nombreux.
Et quand on parle de sécurité alimentaire, on pense plus aux aliments eux-mêmes, donc aux agriculteurs et transformateurs, qu’au distributeur. Par exemple en terme de sécurité Paris aurait une autonomie alimentaire de 3 jours, situation largement due aux importations, au flux tendu, à la disparition de l’agriculture nourricière de proximité, à la mondialisation de l’agro-industrie… Ce qui vaut pour Paris vaut pour les autres mégalopoles et dans une moindre mesure partout ailleurs : en cas de crise lourde nous n’avons pas de sécurité alimentaire. Pour le riz que Lemaire prend en exemple, nous sommes déjà dépendant de l’étranger pour des raisons bêtement climatiques et les pâtes sont dominés par des groupes étrangers qui ont racheté depuis belle lurette les fleurons français. Quand il parle de bien essentiel, il pense sans doutes aux masques sanitaires ? Ah non, le gouvernement précédent a laissé couler le numéro un français du coup là on ne peut plus en faire. A quel bien essentiel pas trop gras, sucré, salé, exploitant des mains d’œuvres au moins disant social, au bilan carbone exécrable fait-il allusion ? Vois pas. Sachant que Bruno Lemaire a été ministre de la FNSEA, pardon de l’agriculture, il a bien sûr tout fait pour que l’agriculture française réponde à son vœu de souveraineté et sécurité alimentaire. Non, je blague. Il y aurait encore beaucoup à dire tant cette petite phrase montre l’arrogance des technocrates qui nous dirigent pour nous faire gober tout et son contraire en fonction d’enjeux cachés. Et là réside le pire, comme le fait qu’il soit capable de s’exprimer ainsi en public sans qu’il encourt la moindre remontrance, parfait exemple de ce qu’est notre « démocratie ».  Parce que dans une vraie démocratie l’avis de Lemaire n’a pas plus d’importance que n’importe quel autre citoyen, n’a pas à être claironné par le ministre de l’économie qui est  le porte parole des français, pas de lui-même. On ira mieux quand ceux qui prétendent nous gouverner devront rendre des comptes sur ce qu’ils disent et font, en restant à leur place. Et quand la grande distribution aura disparu.